Il est un fait que tout le monde reconnait, il nous faut des yeux pour voir.
Mais ceux ci suffisent-ils…?
Avoir une bonne vue est-t-il suffisant..?

Car encore faut-il qu’il y est quelque chose à voir pour le regarder.
Mais ceci suffira-il également…?

Deux phénomènes distincts et apparemment opposés, sont à l’oeuvre pour qu’enfin nous puissions contempler et satisfaire nos yeux.

Sans doute parce que j’aime la peinture, j’ai envie d’y voir une belle histoire d’Amour à raconter.

Joaquin Sorolla, En cousant le voile, 1896

Le tout premier des deux phénomènes traverse l’espace sans laisser aucune trace et l’on ne peut donc ni le saisir, ni l’attraper pour le capturer puisqu’il est invisible à l’oeil nu. Nous ne savons pas où il se trouve et il est en même temps partout.

Sauf que pour se révéler, il aura grand besoin de son opposé et donc du second phénomène qui lui, ne peut exister et devenir visible au regard du spectateur, que si le premier est présent. le second phénomène peut donc être présent sans que nous le sachions mais absent également sans que nous le sachions tant qu’il n’a pas rencontré son opposé lui aussi.

Les voici enchainés l’un à l’autre pour le meilleur et pour le pire. Que l’un des deux disparaisse et le peintre ou le dessinateur est face au néant.
Plus rien à voir. Un seul d’entre eux absent et il ne reste plus rien.
Car nous sommes bien d’accord que le seul endroit sans aucune matière, aucune particules aussi petite soit-elle, c’est dans l’espace interstellaire et non sur terre ou l’atmosphère joue bien évidemment un rôle magnifique pour les peintres.

Comment dès lors, ne pas prendre conscience que si un jour, ce fragile Amour entre eux deux devait cesser, nous serions tous plonger dans le noir le plus absolu…?
Comment ne pas être sensible à cette union qui est une source d’inspiration infinie…?
Comment se dire peintre et ne pas se donner la peine d’observer avec attention ce jeu délicat, complexe et toujours surprenant que ces deux là se livrent constamment autour de nous…?


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Peintures de Joaquin Sorolla
(1863 – 1923)


Il est temps non seulement d’observer mais aussi de noter le fruit de nos observations. Regarder, voir et tenter de comprendre leurs jeux et leurs rôles spécifiques. Etre à l’affut de leurs moindres désaccords et ressentir avec émerveillement lorsqu’ils unissent leurs forces pour mieux nous éblouir.
Fêter cette union sans donner de place à l’un plus qu’à l’autre, toujours rester équitable. Ne voir que ce que l’un apporte à l’autre mais aussi leurs cachoteries qui nous place dans l’incertitude. C’est souvent d’ailleurs dans ces instants rares qu’eux même nous désorientent, tentent de nous perdre tout en nous faisant rêver puisque nous ne traçons que l’impression de ce que nous avons cru comprendre. C’est dans cet entre deux, la certitude d’avoir un doute, que nous inviterons le spectateur à faire un effort pour retrouver ce que nous sommes venu lui montrer. A son tour d’observer, à nous de le faire travailler afin qu’il ne se contente pas toujours de reconnaitre dans l’évidence mais qu’il soit heureux d’avoir fait cet effort pour saisir ce que nous sommes venus lui dévoiler.

Lumière et matière s’aiment bien malgré eux et si ils ne le savent pas encore, c’est le rôle du peintre que de vite le leur faire savoir et de célébrer cette union dans toute sa diversité et pour la plus grande joie des spectateurs. C’est aux peintres de capturer ces instants d’intensité.

La lumière inonde toutes les matières de la même façon, répandant ainsi l’harmonie et chaque matière fait résonner cette lumière à sa manière, la répercute comme pour s’en défendre, pour ne pas se laisser envahir ou simplement la partager avec ses voisines en lui prenant un peu de son intensité au passage.

Et que dire des transparences subtiles et si nombreuses, des contrejours intrigants ou encore des noirs de Soulages. Comment dès lors ne pas sentir cette différence frappante d’un même tissu qui n’est pas encore parfaitement blanc en pleine lumière et malgré tout encore si lumineux dans l’absence de celle-ci. Et ce ciel, bleu ou flamboyant parce que chargé de particules, cet atmosphère sans qui ce ciel serait d’un noir encore plus profond que le « Vantablack » d’Anish Kapoor.

Pierre Soulages, peinture

Vantablack d’Anish Kapoor

Tant que ces deux amants jouent du matin au soir et même la nuit grâce à la fée électricité, le peintre restera toujours joyeux et inspiré tout comme le spectateur sera ravi de mener son enquête sur la toile.

Et vous, que voyez vous de cet Amour devant vos yeux…?
Est-il temps de faire la noce…?

J.-Y.