La touche du peintre

Pour aborder l’histoire de la touche du peintre sur le tableau, j’ai choisi de vous parler tout d’abord des Machhiaïoli.

Pourquoi partir de ce mouvement Italien..?
Parce qu’en Italie, le renouveau de la peinture, ou plus exactement la naissance de leur peinture dite « Moderne » n’ait pas issue des mêmes phénomènes qu’en France. Les peintres n’ont pas les mêmes revendications.

En France, depuis 1830 et la découverte de la photographie, Les peintres ont senti qu’un danger les menaçait réellement et qu’ils leur faudraient réagir à cette nouvelle technologie.

La photo n’en est qu’à ses balbutiements et il faut encore que l’appareil soit plus grand que l’image qu’il produit. L’académie encourage donc les grands formats qu’aucun appareil ne peut produire à l’époque.
Il reste aussi une longueur d’avance à la peinture avec sa couleur. Les photos restent en noir et blanc.

Cependant… on s’applique de plus en plus sur la toile. On lisse, on nettoie, tendant à faire une image aussi propre et lisse que possible afin de faire encore mieux que la photo.

Cette peinture léchée au plus haut point connaitra son apogée sous la houlette du peintre Gérôme en tant que président de l’académie des Beaux Arts et l’on qualifiera cette peintre de peinture pompier (voir également les peintres Alexandre Cabanel et William Bouguereau).

On aura compris que la peinture académique, portée à son paroxysme, poussée par la photographie supprimera donc de son modèle de représentation notre fameuse  touche peu à peu, jusqu’à la faire disparaître complètement avec les pompiers.

Or, que ce soit Michel-Ange en Italie, Velasquez en Espagne ou Rubens en France, depuis le milieu du XVII° siècle qui prépare le siècle des lumières à venir, la touche est une donnée importante dans la définition de l’art. On pourrait même dire que c’est le modernisme de l’époque et que sans cette touche, aucun tableau ne peut être qualifié d’oeuvre d’Art.

Cette fameuse touche est une donnée Humaine.
Elle montre l’humain, l’humanité du peintre dans son travail.

Alors, la place de l’humain est là.
Il laisse sa trace humaine dans la matière.

C’est même ce qui fait Art. Sans la trace du geste de l’artiste figée dans la matière, aucune toile ne peut être qualifiée d’oeuvre d’Art à l’époque.

Alors, on reproche à juste titre à l’académie devenue pompier, d’avoir oubliée l’humain dans ses représentations et aux peintres de se prendre pour des Dieux.

La nouvelle génération, étouffée par un enseignement mécanique, à l’image de cette révolution industrielle naissante, se révoltera en obtenant de Napoléon III qu’il consente à ouvrir un nouveau salon, le salon des refusés, qui deviendra plus tard, le salon d’Automne…!

Notre fameuse touche revient.
Les refusés ou pour aller vite, les impressionnistes, vont réhabiliter la touche (ce que l’on nomme aussi parfois « la facture ») du peintre. Et même la faire déborder afin que le sujet s’y noie et qu’il faille au spectateur toute son attention pour retrouver l’image du réel censé être représenté et perdu au milieu de ces touches.
Nous ne garderons que l’impression et c’est ce qu’à dû ressentir le journaliste Louis Leroy qui leur affublât le terme d’impressionnistes.

On comprend mieux le soutien de Manet aux impressionnistes.
Lui, dont la touche à souvent été comparée à celle de Velasquez, et qui refusa la place d’honneur que les impressionnistes lui proposèrent.
Sans doute pour ne pas froisser ses nombreux amis de l’académie.
Il soutiendra activement les impressionnistes, mais dans l’ombre.

Cette touche fut donc beaucoup plus exacerbée en France qu’en Italie avec les Macchhiaïoli.
Elle est même passée bien souvent devant l’image.

Par l’impulsion d’Eugène Boudin, premier peintre à vraiment peindre beaucoup à l’extérieur et père spirituel de Monet car de la génération précédente, la touche vient, sort naturellement puisqu’il faut peindre « maintenant », avant que la lumière ne s’envole et ne laisse place à la nuit.

De la touche vigoureuse de Monet à celle longue, fine et féminine de Berthe Morisot, nous sommes en capacité de reconnaitre chaque artiste grâce à elle seule. On peut sentir le geste affirmé ou délicat, l’empressement ou l’hésitation et la retenue. Elle confie, elle donne à la peinture sa part d’humanité que les pompiers lui avaient ôtée.

Mais l’exagération des impressionnistes peut aussi cacher quelques subtilités.
C’est lorsque le geste libre du peintre accompagne parfaitement la forme qu’il décrit que la magie opère.
C’est cette rencontre de l’humain et de la chose représentée (quelle qu’elle soit) qui provoque une réelle émotion.
Le geste que vient de lancer le peintre sur la toile est figé pour l’éternité dans un tableau et nous pouvons contempler ce geste des siècles plus tard.
Et ce geste épouse parfaitement l’essentiel de la perception visuelle sans se noyer dans des détails inopportuns.

Comme ces lettres manuscrites où le geste est prisonnier des mots et du sens du texte.
Mais aussi dans le geste du calligraphe, qu’il soit d’origine d’Afrique du nord ou d’Asie.

La touche du peintre est avant tout une écriture. Son écriture.
A savoir, qu’il n’y pense pas.
Il est concentré sur son sujet, sur ce qu’il regarde. En traitant chaque partie de sombre et de foncé donnée par les jeux de la lumière emprisonnée dans les objets (le sujet) il se contente d’écrire ces formes.
Il écrit.

Comme vous lorsque vous rédigez une lettre manuscrite. Vous êtes concentré sur ce que vous avez à dire. Votre écriture, votre geste, ne font que suivre votre esprit.
Même si il y a un état de surveillance et de contrôle afin d’être certain que vous pourrez vous relire ou que votre correspondant pourra vous comprendre, votre main reste libre et s’agite sans trop que vous ne vous en préoccupiez vraiment.

Ni lâché comme lors d’un énervement, ni amorphe, le geste est multiple et se poursuit, s’enchaine à un autre geste qui nous conduira, comme dans l’écriture, à une danse ininterrompue. C’est cette succession de gestes, épousants parfaitement les formes dans un rythme naturel que nous appelons en peinture : un style.

C’est cet état de conscience qu’il s’agit de trouver lorsque vous dessinez ou peignez.
Vous êtes la passerelle, le filtre entre le réel et ce que vous nous en montrez.
Ne cherchez pas une qualité à votre écriture autre que celle de la compréhension des formes.

Au contraire, laissez, le ou les gestes vous dépasser, laissez votre main libre et vivante.
Déjà même remuante et vivante avant de se poser sur la surface.
C’est là que vous donnez l’émotion que le spectateur est venu chercher.

Soyez libre.
Soyez vivant.

Illustrations du sujet

Velasquez 1599 – 1660

 

John Singer Sargent 1856 – 1925

Joaquim Sorolla 1863 – 1923

Anders Zorn 1860 – 1920

Tous ces artistes ont une touche qui ne passe pas au premier plan comme celle des impressionnistes très active.
Il s’agit donc d’une peinture réaliste dont la touche et la facture sont pourtant particulièrement présentes.
Il était important de faire la démonstration qu’une peinture apparemment si proche du réel puisse porter en elle de tels coups de pinceaux francs, élancés et parfois vigoureux.
L’habitude de regarder de grands tableaux sur de petits écrans nous donne un fausse image de ce qui se passe réellement sur la surface de la toile.
La touche, cette part d’humanité, est le lien indispensable par lequel l’émotion du spectateur accueillera le contenu et le sens du tableau.
Elle est aujourd’hui encore et plus que jamais ce qui nous distingue de la machine et elle est garant de notre liberté d’être.

Jean-Yves PINET
Mai 2020

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  1. Caummaut

    Merci pour ce bel article passionnant et très complet

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